
Plusieurs voient la situation actuelle au Québec comme l’occasion de réfléchir collectivement à une redéfinition des idéaux et des principes guidant le peuple québécois et, pour eux, la question des droits de scolarité se poserait comme prétexte à une telle réflexion ou encore comme la première étape de cette redéfinition. Dans cette optique, certains sont tentés d’établir un parallèle entre le Québec en 2012 et le Québec de la Révolution tranquille. Même s’il est indéniable que la Révolution tranquille a permis de poser les fondements de l’identité collective québécoise moderne, une différence majeure distingue cette époque du projet que certains caressent actuellement : la crise. Dans la mesure où une partie de la population s’oppose à une autre au sujet de choix de société et que cette opposition prend la forme d’une contestation de choix gouvernementaux, nous avons présentement affaire à une crise sociale. La situation, il y a 50 ans, était toute autre.
La Révolution tranquille a mis en scène une génération d’intellectuels, de créateurs, qui, malgré certains désaccords, partageaient le projet collectif d’affirmation d’une identité culturellement forte en accord avec plusieurs idéologies telles que le laïcisme, le socialisme et l’indépendantisme.
La Révolution tranquille n’est pas tout à fait un temps de crise. La culture (et plus précisément la littérature) québécoise des années 60 et 70 n’a pas émergé d’un combat entre plusieurs entités adverses dans une logique de perturbation et de conflit. Ces décennies ont bien vu l’émancipation d’un peuple d’un point de vue culturel, social et économique, d’où le terme « révolution », mais celle-ci se définit par une sortie du néant. Pour parler de crise au sens contestataire et violent du terme (ce à quoi nous sommes, dans une certaine mesure, confrontés actuellement), il faut une lutte, il faut un antagonisme marqué d’où une culture peut émerger tout en se réclamant de la crise et de la révolte. La Révolution tranquille a mis en scène une génération d’intellectuels, de créateurs, qui, malgré certains désaccords, partageaient le projet collectif d’affirmation d’une identité culturellement forte en accord avec plusieurs idéologies telles que le laïcisme, le socialisme et l’indépendantisme. Dans la Révolution tranquille, c’est contre leur propre passé que les écrivains se battaient et ce passé était défini par une absence, par un vide. Il y a eu, bien sûr, de bons écrivains avant la Révolution tranquille, mais jamais ceux-ci n’avaient porté avec succès un projet collectif de l’ampleur de celui qui a émergé dans les années 60. C’est justement contre l’absence d’un tel projet et contre l’absence des structures et des institutions permettant un tel projet que les écrivains de la Révolution tranquille ont formé le leur. Dans ce contexte, puisqu’elle s’est articulée dans une logique de sortie du néant littéraire, la littérature de cette Révolution ne peut être considérée comme émergeant de la crise : elle ne s’opposait pas à un interlocuteur, elle s’opposait au contraire à l’absence d’interlocuteur.
La Révolution tranquille met plutôt de l’avant un nationalisme d’affirmation qui tente de développer une identité québécoise forte et singulière.
Les écrivains de la Révolution tranquille ont tenté de redéfinir la littérature québécoise. Celle-ci devint pour eux un projet collectif, un projet national (le signe le plus évident de ceci étant qu’elle acquiert alors le nom de littérature « québécoise »). La littérature canadienne-française avait déjà été associée par le passé à des projets nationalistes : pensons par exemple à l’abbé Casgrain qui prônait, dans la seconde moitié du XIXe siècle, le développement d’une littérature au service de la patrie et de la religion. Mais ces projets défendaient l’idée d’un nationalisme défensif de conservation qui visait principalement à protéger la patrie des influences étrangères. La Révolution tranquille met plutôt de l’avant un nationalisme d’affirmation qui tente de développer une identité québécoise forte et singulière. Certains pensent alors que c’est par la langue qu’une telle identité peut s’imposer et valorisent l’utilisation du joual dans la création littéraire : une langue unique, singulière, émanant du peuple québécois plutôt que de l’académisme français pour former une littérature et une culture qui soient propres au Québec[1]. Jacques Renaud (Le Cassé, 1964) et André Major (Le Cabochon, 1963) sont parmi les premiers à en faire usage. Le joual ne parviendra pourtant pas à s’imposer comme langue romanesque. André Major lui-même s’en éloignera plus tard. Il semble que le joual se transpose mal au cadre du roman et que c’est plutôt dans l’oralité qu’il prend son sens puisque c’est au théâtre qu’il sera le plus utilisé. Les Belles-Sœurs (1968) de Michel Tremblay, pièce essentielle du canon québécois, jouit encore de nos jours de la faveur populaire alors que très peu de gens lisent aujourd’hui Le Cassé ou d’autres textes narratifs en joual.
La littérature de la Révolution tranquille s’est donc mise au service d’un projet national qui dépassait le champ littéraire. Pour se libérer, il fallait s’exposer, il fallait prendre parti, ce qui s’est traduit par un militantisme très fort de la part des intellectuels de tous les domaines. Ceux-ci voulaient militer contre le vide, contre la mollesse. Ils militaient contre leur propre fatalité[2]. Dans ce cadre, le rôle de l’écrivain était de prendre acte de cette sortie de l’aliénation par la prise de parole. La Révolution tranquille a été un geste collectif d’affirmation de soi en tant que groupe se réclamant d’une identité culturelle au potentiel énorme. Il fallait alors lutter contre l’absence, lutter contre la disparition. L’écrivain, alors, luttait contre le silence[3].
Ce ne sont donc pas que les œuvres qui définissent l’essor de la littérature durant la Révolution tranquille, mais également le développement de toutes les structures et institutions permettant de favoriser la création, la diffusion, la réception et l’analyse des textes littéraires.
Concrètement, la littérature a connu à ce moment une effervescence remarquable. Elle a vu apparaître des écrivains de grand talent (Ducharme, Miron, Ferron, Blais, Aquin…), de nombreuses maisons d’édition ont émergé (Éditions du Jour, HMH) et les revues de grande qualité se sont multipliées (Parti Pris, Liberté). L’État a aussi commencé à intervenir de façon notable dans la culture par la création d’institutions importantes (Conseil des Arts du Canada, ministère des Affaires culturelles du Québec) et par le développement du financement public des arts. On a aussi vu se développer le genre de l’essai littéraire et la critique littéraire a pris de l’importance. Ce ne sont donc pas que les œuvres qui définissent l’essor de la littérature durant la Révolution tranquille, mais également le développement de toutes les structures et institutions permettant de favoriser la création, la diffusion, la réception et l’analyse des textes littéraires. C’est aussi un public qui s’élargit. Le peuple s’intéresse alors plus que jamais à la littérature, d’où une croissance phénoménale de la quantité d’œuvres publiées. On n’écrit plus pour une élite sélecte, on écrit pour toute une nation.
Bref, c’est une vie littéraire vibrante qui apparaît. La littérature fleurit, explose, s’épanouit et c’est là une véritable révolution, mais une révolution qui passe presque uniquement par des actes d’affirmation qui l’éloignent de la logique de crise et d’affrontement. Il n’y a pas d’adversaire à combattre, seulement un néant à dominer[4]. Une littérature qui émergerait de la crise sociale actuelle ne pourrait pas se réclamer de la même logique que la littérature de la Révolution tranquille puisqu’elle aurait comme source un conflit, une révolte, un rejet d’une façon d’exister bien réelle alors que les écrivains des années 60 luttaient plutôt contre l’inexistence. On pourrait, à la limite, parler de crise existentielle durant la Révolution tranquille versus la crise sociale qui nous préoccupe présentement.
[1] « Écrire, c’est désormais affirmer une présence au monde par une parole vive que ne cherche pas à embellir ou à recouvrir l’écriture. L’écrivain s’empare de la langue non pas à la façon d’un virtuose, mais plutôt au nom d’une liberté d’expression qu’il ne sait d’ailleurs trop comment assumer. L’écrivain se joue de la langue pour plonger dans sa propre histoire, son passé, sa mémoire, et pour habiter pleinement les lieux qu’il fréquente désormais. » BIRON, Michel, DUMONT, François et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE (en collaboration avec Martine-Emmanuelle LAPOINTE). Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 364.
[2] Hubert Aquin en parle en 1962 dans son article « La fatigue culturelle du Canada français » : « Je suis moi-même cet homme « typique », errant, exorbité, fatigué de mon identité atavique et condamné à elle. Combien de fois n’ai-je pas refusé la réalité immédiate qu’est ma propre culture ? J’ai voulu l’expatriation globale et impunie, j’ai voulu être étranger à moi-même, j’ai déréalisé tout ce qui m’entoure et que je reconnais enfin. Aujourd’hui, j’incline à penser que notre existence culturelle peut être autre chose qu’un défi permanent et que la fatigue peut cesser. Cette fatigue culturelle est un fait, une actualité troublante et douloureuse ; mais c’est peut-être aussi le chemin de l’immanence. Un jour, nous sortirons de cette lutte, vainqueurs ou vaincus. Chose certaine, le combat intérieur, guerre civile individuelle, se poursuit et interdit l’indifférence autant que l’euphorie. La lutte est fatale, mais non sa fin. »
[3] « Les mots d’ordre varient selon les groupes, mais les indépendantistes comme les socialistes s’entendent pour dire que l’écrivain ne peut plus écrire dans le silence de la retraire. Il doit prendre la parole et celle-ci devient le symbole d’une libération collective. » BIRON, Michel, DUMONT, François et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE (en collaboration avec Martine-Emmanuelle LAPOINTE). Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 363.
[4] Voir à ce sujet le recueil d’essais La Conscience du désert de Michel Biron où celui-ci développe l’idée selon laquelle la littérature québécoise est caractérisée, de tout temps, d’une impossibilité de rupture découlant de l’absence d’interlocuteur : « La littérature, au Québec, ne s’est jamais vraiment constituée en rupture avec des formes solidement établies, même si on a parfois voulu l’enfermer dans des catégories commodes comme celles du roman de la terre ou de la poésie patriotique. […] L’écrivain canadien-français, comme l’écrivain contemporain en général, ne se définit pas comme un écrivain de la rupture. Ou plutôt si, il voudrait bien rompre, mais rompre avec quoi? Il n’y a personne autour de lui pour lui donner la réplique. Même lorsqu’il se révolte, cet écrivain se heurte le plus souvent au silence et finit par se plaindre à qui veut l’entendre qu’il écrit dans un désert. Comment écrire contre le silence? La plainte elle-même ne tombe-t-elle pas dans le néant? Si violente soit-elle, l’œuvre la plus audacieuse ne risque-t-elle pas de perdre son sens si elle ne s’oppose à rien qui lui offre une véritable résistance? » BIRON, Michel. La Conscience du désert. Essais sur la littérature au Québec et ailleurs, Montréal, Boréal, coll. « Papiers collés », 2010, p. 9.
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Texte exquis.
Je m’en pourlèche les neurones.
Et je suis d’accord avec toi. La littérature issue de la Révolution tranquille, cette « sortie du néant », cette période dont je dirais qu’elle était à court de crises – les artistes et les intellectuels de l’époque n’auraient-ils pas aimé en trouver, une crise, un conflit? Tu as raison, je crois, de parler d’une possible « crise existentielle » –, est difficilement comparable à une littérature émergeant de la crise sociale actuelle.
J’ajouterais même qu’une littérature émanant du conflit étudiant aurait une moins grande portée, une moins grande importance pour l’histoire littéraire québécoise, que celle des années 60-70. Car précisément, elle serait soumise au contexte politique, c’est-à-dire, à la crise. Elle ne serait pas autonome et donc moins « strictement littéraire » : elle aurait des visées politiques, plus patentes encore que celle de la Révolution tranquille.
Pour verser dans les images poétiques, cette littérature, à la manière d’un convive ventru, planterait précipitamment sa fourchette dans tous les plats à sa portée, avalerait gloutonnement et avec bruit toute cette nourriture, puis s’en irait, sans prendre le temps de souffler, la face rouge, le front en sueur, vers les cabinets. Le problème? Les maux de ventre, puis le caca.
La littérature produite sous le joug d’événements extraordinaires, je veux dire dépendante des circonstances politiques et sociales où elle a vu le jour, est de moindre qualité. On ne lit plus les poèmes de Victor Hugo qui louent ou dénoncent Napoléon. En revanche, on lit toujours Madame Bovary, œuvre plus « strictement littéraire ». Je crois que la littérature de la Révolution tranquille est teintée de son époque, mais qu’elle a su en dépasser les circonstances, car elle exprime beaucoup plus qu’un mécontentement populaire vis-à-vis de la politique. Elle est le cri « existentiel » de toute une nation qui se réveille.