
Il y a plus de 50 ans, on assistait au premier débat télévisuel entre deux candidats politiques : Kennedy contre Nixon. L’événement marquait un tournant majeur de la communication politique. Un sourire, un vêtement, un geste pouvaient atteindre les électeurs; avec eux, la possibilité d’influencer le vote de manière émotionnelle s’ouvrait. Les politiciens ont appris à soigner leur image et leurs déclarations de manière à influencer le regard posé sur eux. À l’ère 2.0, une tout autre stratégie doit être employée.
Les débats qui ont cours de nos jours s’étendent de plus en plus sur les réseaux sociaux. Ils influencent indirectement la présente campagne électorale, et ce, alors que la plupart des Québécois en sont encore à un niveau folklorique d’utilisation de ces nouveaux outils de communication.
« Nous n’assistons pas à une campagne 2.0, lance d’emblée Marc Desjardins, stratège publicitaire à Octane Stratégie. Cela impliquerait qu’il y ait une communication bidirectionnelle et ce n’est pas le cas. » Selon le spécialiste des communications, les politiciens se servent de Twitter pour diffuser leur message, mais n’engagent pas de dialogue avec l’électorat alors que la vocation même du site de réseautage est pourtant de permettre les échanges. « Certains politiciens ont 5 000 abonnés, mais suivent à peine 100 personnes. Ils peuvent diffuser de l’information, mais ne peuvent pas vraiment communiquer avec les gens », souligne-t-il.
« On a constaté un buzz en début de campagne, soulève Caroline Roy, analyste principale chez Influence Communication. Beaucoup de candidats se sont alors créé des comptes Twitter, mais la majorité d’entre eux ne tweetent que très peu. » Tous ne sont pourtant pas de ceux qui se sont contentés de ce buzz des premiers temps. Jean-Martin Aussant, chef d’Option nationale, et François Legault, chef de la Coalition avenir Québec, sont des exemples de candidats qui interagissent beaucoup sur les réseaux sociaux, selon Caroline Roy.
«Il [François Legault] est un des politiciens qui a le plus accepté de jouer au jeu des réseaux sociaux, mais il s’y prend très mal.»
- Sandra Rodriguez, doctorante en sociologie
Sandra Rodriguez, doctorante en sociologie, émet cependant une critique à l’endroit de François Legault. « Il est un des politiciens qui a le plus accepté de jouer au jeu des réseaux sociaux, mais il s’y prend très mal. » En tweetant par lui-même, il se montre transparent. Cependant, dès qu’une personne remet en question ce qu’il avance, il se défend d’avoir été mal cité. Mme Rodriguez soutient qu’il devrait faire davantage confiance aux gens qui diffusent ses idées. « On ne peut être transparent et s’acharner à tenter de contrôler la façon dont les gens reçoivent, puis transmettent un message », ajoute-t-elle.
La transparence : choux gras de la génération 2.0
La tendance est donc aujourd’hui à la transparence. « C’est ce que les gens recherchent, explique Sandra Rodriguez. Sur les médias sociaux, il faut jouer le jeu de la confiance plutôt que celui de la séduction comme à la télévision. Le politicien doit de plus en plus avoir l’air d’un citoyen. Il ne peut plus n’être qu’un bon comédien ». Barack Obama en a d’ailleurs fait sa stratégie en 2008. Le parti démocrate avait laissé sa plate-forme entre les mains des internautes, leur laissant le soin de la rendre virale, qu’ils en parlent en bien ou en mal. Néanmoins, « le Québec est encore dans un univers politique assez antique, affirme Marc Desjardins. Nous n’avons pas encore la capacité de changer la pensée commune et la façon de mener une campagne électorale. » Sur ce terrain, les Québécois sont encore loin derrière les Américains.
«Je ne crois pas que Barack Obama tweet. Une équipe de communication l’entoure. C’est de la fausse transparence.»
- André Mondoux, sociologue et professeur à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal
« Il est possible d’améliorer l’image d’un représentant grâce à la transparence », confirme Marc Desjardins. Se remémorant le débat télévisé opposant quatre des chefs de partis, il souligne que Françoise David est sortie gagnante alors qu’elle était la seule à ne pas parler la langue de bois. « C’est probablement ce qui a plu aux gens », avance-t-il. André Mondoux, sociologue et professeur à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal, avise cependant que c’est selon lui une fausse transparence qui est présentée par les partis politiques sur les réseaux sociaux. « Je ne crois pas que Barack Obama tweet. Une équipe de communication l’entoure. C’est de la fausse transparence », tranche-t-il. S’il y a une stratégie derrière l’action, la transparence devient donc quelque peu illusoire.
Révolution tranquille
« La télé demeure le média traditionnel qui rejoint encore le plus la population en campagne électorale, remarque Caroline Roy. Les réseaux sociaux ouvrent une sphère de débat, mais rien ne permet de démontrer qu’ils ont une influence sur les intentions de vote des gens qui les utilisent. » Durant 75 minutes, lors du débat des chefs, le mot-clé « débatqc » était le plus tweeté mondialement, mais rien ne laisse croire que les gens qui interagissaient sur Twitter ont modifié leur intention de vote en raison de leur discussion, continue Caroline Roy. De plus, seulement 10 % des internautes québécois ont un compte Twitter. Marc Desjardins convient du fait que c’est encore seulement un petit univers, en ajoutant que les gens qui l’utilisent, souvent issus du domaine culturel ou des communications, sont cependant influents. Ainsi, « même si les réseaux sociaux ne forment pas un mouvement social, ils peuvent avoir une influence indirecte sur le vote », affirme-t-il.
Le niveau de discussion ou de débat n’est d’ailleurs pas un critère d’influence. « Ce qui se dit sur les réseaux sociaux, c’est n’importe quoi, donc c’est politique, lance Sandra Rodriguez au bout du fil. Le potin a toujours été politique. Sauf que maintenant au lieu de discuter sur le perron de l’église on discute avec notre cellulaire. » Selon la doctorante en sociologie, les réseaux agrandissent de façon non négligeable cette sphère de discussion par laquelle se transforment les valeurs et par où les confrontations privées influencent les idées publiques.
Vers une démocratie participative?
Au fil des 40 dernières années, il est possible de constater un déclin des grandes idéologies pour laisser place à une société hautement individualiste. « C’est la tendance sociale », conclut André Mondoux.
Les réseaux sociaux s’imbriquent ainsi dans la tendance sociale d’une société hautement individualiste et métissée qui s’envisage dans une démocratie moins représentative et plus participative.
Les taux de participations aux élections sont en constante diminution et ce, dans tous les pays de l’OCDE, selon Sandra Rodriguez qui attribue plus précisement le désintérêt envers le vote à la mondialisation. « Les sociétés sont plus que jamais métissées et moins un groupe est uniforme plus il a un intérêt participatif, ajoute-t-elle. Les gens ont quelque chose à dire, ils ne veulent plus être que des observateurs.» Les réseaux sociaux s’imbriquent ainsi dans la tendance sociale d’une société hautement individualiste et métissée qui s’envisage dans une démocratie moins représentative et plus participative. Le défi des politiciens dans ce cadre devient donc de rallier le nous à cette ère du je, pour être en mesure de porter un projet de société commun. Démocratie participative, projet de société commun : des expressions autrefois occultes que le dernier printemps a popularisé et dont l’écho ne semble pas vouloir se dissiper.
Au fond, pour qui vote-t-on ? Au fil de ce dossier, une série de photographies préparée par la Chemise pour tenter d’y répondre.
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Bon courage et merci !
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