IDEES
De la non-dénonciation à la prédation
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Par François Papale
Le 7 mars 2012

Ce texte ne représente pas nécessairement la vision de La Chemise. Le magazine offre une tribune, mais l’auteur écrit en son nom. 

Lorsqu’un vent de contestation souffle, la violence provient nécessairement des divers partis impliqués. Ce phénomène considéré par plusieurs indissociable de la nature humaine est toujours bidirectionnel. Lorsqu’un agent adopte un comportement agressif, l’autre répondra presque immanquablement par des arguments tout aussi brutaux jusqu’à ce qu’un des deux partis s’épuise. En ce moment, la masse étudiante mène un combat contre son gouvernement. Malheureusement, la violence est une fois de plus du conflit. En ce sens, les étudiants blâment leur gouvernement de prendre des mesures belliqueuses, alors que de nombreuses voix accablent le mouvement des cégépiens, des cégépiennes et des universitaires pour leur manque de respect associé à des manifestations un peu trop insistantes.

Lorsque de nombreux militants se rencontrent, l’effet de masse étant ce qu’il est, l’engouement porte toujours les gens à faire un pas de plus pour démontrer leur mécontentement. C’est donc dire que les débordements sont inhérents aux dynamiques contestataires. La violence, c’est une chose. Ce que je considère plus dérangeant, dans le contexte actuel, est la façon dont les étudiants Québécois, Québécoises la considèrent : leur mouvement adopte une politique de non-dénonciation impénétrable. Les plus radicaux prennent des mesures plus extrêmes (par exemple, bloquer le pont Jacques-Cartier) qui sont alors supportées par l’ensemble du mouvement par son silence. Pour au moins deux raisons, il s’agit là d’une stratégie qui nuit au mouvement.

Tout d’abord, il faut parler de l’opinion publique. De facto, les étudiants, étudiantes semblent la concéder au gouvernement en place. Au contraire, j’affirme qu’ils doivent non seulement attirer le regard de la masse populaire sur leurs arguments, leur position et leurs revendications, mais aussi projeter leur débat sur les divers maux sociétaux dont l’essence est la même que la leur. En ce sens, je considère que le problème majeur avec la crise actuelle du système d’éducation est lié d’abord et avant tout à l’absence de dialogue entre le gouvernement et l’autre parti en cause, mais aussi au manque d’intérêt de l’ensemble des citoyens, citoyennes. N’est-il pas vrai que chaque génération qui a précédé la mienne s’est fièrement battue pour maintenir le gel des frais de scolarité et l’accès à l’aide financière aux études (grèves générales de 1968, 1974, 1978, 1986, 1996, 2005)? Bien sûr que si! Comment alors justifier leur mutisme face à un combat qui est le leur? Il n’est pas question d’une sagesse noble acquise avec les années. Ce n’est pas non plus une trahison idéologique passible de la peine de mort. La réponse se résume à un seul mot : résignation. Mes aînés, aînées sont en effet résignés à accepter l’état actuel de la communauté québécoise. Voilà un phénomène normal puisque leurs préoccupations se trouvent maintenant ailleurs : famille, travail, loisirs, etc. En d’autres mots, leurs intérêts négligent l’avenir, pour saisir ce que le présent peut offrir. C’est d’ailleurs cette caractéristique qui crée un schisme immense entre ma génération et les autres. Nous, nous sommes encore jeunes. Nous, nous avons donc beaucoup d’années à venir. Nous, nous voulons nous assurer d’une bonne qualité de vie pour nous et les nôtres de demain… Nous, nous, nous. Le défi pour l’ensemble des Québécois, Québécoises est de faire de ce « nous » une entité qui englobe la totalité de la population. Lorsqu’un problème est approché, il faut s’y attaquer en priorisant le respect des gens concernés, la conscience des générations à venir et le travail pour le profit de tous. Il ne faut pas penser simplement au but à court terme. Pour appliquer ce principe au mouvement antihausse, l’équation est fort simple. Les étudiants, étudiantes doivent être conscients que ce débat n’est pas seulement le leur. C’est celui de toute la société québécoise. Il est symptôme de problèmes viscéraux au cœur de la chose publique actuelle. Ils doivent communiquer cette indignation à leur prochain pour transformer la résignation des contribuables en mobilisation solidaire. En bloquant le pont, le seul sentiment provoqué fut la frustration. Au moins, nous avons eu de l’attention…

De plus, la non-dénonciation des gestes perturbateurs se porte à l’encontre d’une importante valeur québécoise et humaine, soit la non-violence. En effet, depuis le FLQ, le climat politique québécois, ainsi que la vie de tous les jours, ne sont pas particulièrement violents. Avec le temps, la dictature de consommation est tout de même venue perturber subtilement ce pacifisme. En effet, dédoublée du capitalisme et/ou du néo-libéralisme, la consommation abusive a créé un climat de compétition constante. Les uns marchent sur la tête des autres, les malheureux ne savent que faire pour s’en sortir. D’autre part, chaque individu voit son pouvoir sur la communauté diminuer avec le temps, au point où chacun est actuellement endormi dans une illusion d’impuissance (résignation). Ce phénomène est explicable par la privatisation présente dans tous les secteurs. Le commun des mortels n’a aucune influence, que ce soit sur les multinationales ou sur les grandes entreprises locales. Même l’État « démocratique » semble être hors d’atteinte du peuple. D’ailleurs, le droit de vote ainsi que les concepts d’impôts et de taxes sont complètement dévalorisés.

Où se retrouve donc la violence mentionnée plus haut? Tout simplement dans les efforts soutenus par les détenteurs de capitaux démesurés pour favoriser le statu quo. Les stratégies aussi nombreuses que subtiles. Leur détection ne relève pas pour autant d’une théorie du complot quelconque. Il s’agit de faits que nous avons tout simplement appris à considérer comme normaux, sans envergure et non directionnels.

Je pourrais vous donner une multitude d’exemples comme l’arrogance du parti libéral lorsqu’il présente son plan nord comme étant le Nouveau Testament version 2.0. Que dire de l’agressivité injurieuse des gazières sur notre territoire? Je pourrais aussi vous faire remarquer le climat qui règne dans la majorité des bureaux des grandes compagnies, alors qu’une étiquette de couleur affichée sur les portes des bureaux des employés les place dans l’une des quatre catégories de personnalités (passive, agressive et je ne sais quoi d’autre). N’oublions pas non plus le comportement du gouvernement actuel face à la grève étudiante, moyen de pression qui n’est pas reconnu alors qu’il s’est mis en place selon les normes de notre démocratie. Toutes ces situations sont justifiées au nom du rendement, du progrès, du développement ou de la science même. Mais à quel prix? La question ne se pose même pas. Le prix, nous le payons tous lorsque nous rentrons crevés d’une journée de travail, ou découragés par l’attitude d’une police qui bat un ami parce qu’il a tenté de passer le métro sans payer. C’est un prix que nous payons sans savoir qui nous remet la facture. Par contre, nous devons être conscients que nous n’aurons pas toujours à plier le dos sous une telle violence insidieuse, voire invisible. Le Québec peut évoluer dans une autre direction.

La première étape me semble claire, il faut commencer à reconnaître ces gestes. Puis, il faut les condamner. Le mot fait peur à plusieurs, mais il ne s’agit pas ici de mettre les gens en prison parce qu’ils ont tenté d’augmenter le rendement de leur compagnie. Il ne faut pas non plus pointer du doigt les militants, militantes qui ont peut-être fait un pas de trop vers les policiers, policières (ou ceux-ci qui ont réagi un peu vite). Au contraire, il faut se montrer compréhensif dans le but de créer un tissu social solide. L’importance réside dans la reconnaissance des gestes violents, même s’ils sont faits pour atteindre des objectifs qui nous sont propres. Si nous dénonçons ces gestes au nom de notre société, si nous nous unissons pour véhiculer nos valeurs pacifiques, plus personne ne pourra se permettre de nous bafouer sur notre propre territoire.

Je m’engage personnellement à suivre dorénavant cette attitude : je suis un étudiant à l’Université de Montréal en anthropologie. Je me positionne ouvertement contre la hausse des frais, pour diverses raisons. Je m’implique dans le mouvement étudiant parce que je crois que la grève est le seul moyen d’amener le gouvernement à négocier avec la jeunesse du pays. Néanmoins, je pense que lorsque les autres manifestants et moi avons bloqué le pont, nous avons agi de façon irresponsable. Nous avons bousculé des milliers de personnes qui ont vu leur douillet retour à la maison énormément retardé et ce, après une dure journée de travail. Un tel comportement est inadmissible. Je regrette beaucoup les conséquences de nos actes et m’en excuse à tous ceux qui sont concernés.

Évidemment, vous comprendrez que cet évènement est à la base de ma réflexion. J’ai pris plus d’une semaine pour mijoter le bien-fondé d’une telle action, et voici la conclusion que j’en ai tirée. J’affirme que la politique de non-dénonciation partagée par l’ensemble du mouvement étudiant devrait être laissée de côté. Je crois que cette stratégie nuit aux chances des grévistes de se réconcilier avec le reste de la population dans l’espoir d’établir l’accessibilité scolaire au cœur des valeurs québécoises. Je pense aussi qu’accepter passivement la violence sous toutes ces formes permet aux autres acteurs violents de justifier leurs propres gestes et que nos chances de vivre un jour dans une société respectueuse à tous les niveaux en seraient ainsi diminuées.

6 Réponses à De la non-dénonciation à la prédation

  1. Fred dit:

    Réflexion intéressante. Je n’endosse toutefois pas l’idée de dénoncer. Si tu n’étais pas d’accord avec l’idée de bloquer le pont, alors pourquoi l’as-tu fais ? Tu aurais pu quitter ? Tu aurais pu essayer de convaincre d’autres manifestants et faire échouer le projet. Pourquoi réagir après coup ? Parce que tu as été pris dans l’effet de masse. Le mouvement étudiant doit rester uni et il doit combattre dans la non-violence, en effet; sur ce point, on se rejoint.

  2. Xavier Morand Bock dit:

    Je suis d’accord pour dire que, dans une certaine mesure, bloquer un pont (ou un quelconque autre dérangement social) puisse nuire au ralliement de l’opinion publique. Or, lorsque le public lui-même semble délaisser le débat, ne pas s’y inclure, n’est-il pas nécessaire trouver des moyens de lui faire comprendre qu’il est concerné? Je ne dis pas que, foncièrement, bloqué un pont était une idée brillante. L’action a cependant braqué les projecteurs sur le mouvement étudiant, et cette attention ne m’est pas apparue exclusivement négative.

  3. François dit:

    Évidemment, je crois aussi que le mouvement étudiant doit rester uni. Peut-être n’ai-je pas spécifié assez clairement dans mon texte que le but n’est pas de dénoncer les agents perturbateurs, mais plutôt de signifier que nous n’endossons pas les comportements violents.

    • Fred dit:

      Je comprends… et comment signifier que l’on n’endosse pas une manif sans la dénoncer ? La position adoptée par les dirigeants étudiants m’apparaît être acceptable puisque, à mon sens, c’est exactement cette ambiguïté qu’elle essaie de résoudre, sans pour autant se tirer dans le pied. En tout cas, jusqu’à présent, je n’ai pas entendu nos représentants dirent qu’ils endossaient un quelconque acte à caractère violent. Bref, on ne peut pas tout contrôler, on fait notre possible et c’est aussi à l’intérieur des rangs que la non-violence doit être véhiculée et prônée. Nous devons le faire entre nous avant que ça se produise plutôt que de le faire face aux médias après coups. Je veux dire, au final, je suis d’accord avec l’essence de tes propos.

  4. Fred dit:

    « Pour sa part, le premier ministre Jean Charest a appelé hier les manifestants à faire connaître leur itinéraire aux autorités avant de descendre dans la rue, se refusant de «dénoncer la violence policière contre les étudiants» comme le lui demandait la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ). » – http://www.ledevoir.com/societe/education/344629/droits-de-scolarite-une-hausse-sale-et-sexiste

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