MON PAYS, CE N'EST PAS UN PAYS
(2) Il était une fois des hommes avides de liberté
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Par Lily Trudeau
Le 8 octobre 2011

Une histoire de l’indépendantisme québécois en deux temps.

 Il semblerait que, depuis les origines de la colonie, le Canadien français ait toujours eu un caractère réfractaire, contestataire, un esprit libre et indépendant. Quelque chose qui serait dû en partie à l’air des forêts et de l’hiver, à l’immensité du territoire et aux conditions de vie difficiles, aux relations avec les Amérindiens et à l’éloignement de la mère patrie. Déjà, en 1737, Gilles Hocquart, intendant de la Nouvelle-France, rapportait à ses supérieurs que les colons étaient «naturellement indociles». Alors voilà; nous, Québécois, coureurs des bois dans l’âme, serions des «rebelles» de génération en génération, et c’est ce qui expliquerait la présence persistante de l’idéologie indépendantiste au sein de notre communauté? Pas tout à fait. L’histoire de l’idée d’indépendance au Québec est longue, épineuse. Elle a connu, et connaît toujours, un parcours semé d’embrouilles, de soubresauts, de tournants idéologiques. C’est une histoire dont les lignes continuent de s’écrire encore aujourd’hui.

Deuxième temps

1959 à aujourd’hui: La métamorphose 

 De 1959 à 1980

L’année 1959 constitue un tournant idéologique particulièrement important, non seulement dans l’évolution de l’idée d’indépendance, mais aussi dans l’histoire plus générale du Québec contemporain. Effectivement, l’année 1959 marque la fin du «règne Duplessis» et le début d’une époque où le Québec émerge de sa torpeur politique, économique et sociale. «On est à l’ère de la décolonisation, des mouvements d’émancipation d’après-guerre et on commence à jongler avec l’idée d’indépendance au Québec», soutient Denis Monière, politologue et spécialiste de la question nationale. Outre l’Alliance Laurentienne de 1957, une myriade de partis indépendantistes vont prendre d’assaut la scène politique au tournant des années soixante: l’Action socialiste pour l’indépendance du Québec (1960), le Rassemblement pour l’indépendance du Québec (1960), le Parti républicain du Québec (1962), le Ralliement national (1964), le mouvement souveraineté-association (1967) et le Parti québécois (1968).

Un ensemble de facteurs explique cette explosion. Selon le professeur d’histoire au Collège militaire royal de Saint-Jean Charles-Philippe Courtois, la conjoncture de l’époque est favorable à la résurgence de l’idée d’une nation québécoise autonome; la jeunesse, qui s’affirme par la révolte, constitue un public plus réceptif à ce genre d’idées révolutionnaires. Par ailleurs l’historien affirme qu’«à ce moment, le nationalisme canadien-français atteint un sommet. L’élan qui avait été donné dans les années trente culmine dans les années soixante.» À cela, Denis Monière ajoute un que les jeunes ont grandement contribué à instaurer un climat propice au mouvement indépendantiste. Malgré qu’ils soient de plus en plus scolarisés et prêts à occuper des postes de pouvoir dans la société, ils sont toujours confinés à des postes de subordonnés et incapables d’accéder à des emplois plus hauts-gradés. D’une certaine manière, cela engendre chez eux, au tournant des années soixante, une prise de conscience de la pertinence d’un Québec souverain.

C’est également à cette époque que l’appellation de «Canadien français» est délaissée au profit celle de «Québécois». Avec la Révolution tranquille, on devient, pour ainsi dire, Québécois. La rafale de changements qui déferle sur le Québec de l’époque témoigne avec éloquence du vent de nationalisme qui souffle sur la province. En 1966, deux partis indépendantistes se présentent aux élections provinciales et réussissent ensemble à faire élire dix pour-cent des voies. Un an plus tard, François Aquin devient le premier député indépendantiste à siéger à l’Assemblée nationale. La même année, René Lévesque fonde le mouvement souveraineté-association, qui deviendra, en 1968, le Parti québécois. Au cours de cette année, les autres partis indépendantistes se démantèlent pour se rallier au Parti québécois et favoriser l’émergence d’une seule force indépendantiste. L’année 1970 est marquée par la Crise d’Octobre, déclenchée par le Front de Libération du Québec (FLQ), un parti marginal et révolutionnaire qui souhaite accélérer et radicaliser le processus d’indépendance du Québec. «L’impact de la Crise d’Octobre sur l’indépendantisme est encore dur à juger aujourd’hui. Autant a été freiné l’élan nationaliste des années 60, autant la réponse du fédéral à cette crise en a convaincu d’autres», mesure le professeur et historien Mathieu Brouillette. En 1976, le PQ, dirigé par René Lévesque, remporte les élections et s’empare de pouvoir au Québec. «Déjà à partir de 1968, le PQ a une emprise quasi absolue sur la pensée indépendantiste», analyse M. Monière.

Fort du monopole de la pensée souverainiste et de sa victoire de 1976, le Parti Québécois met sur pied, en 1980, un référendum sur l’indépendance du Québec. Selon Mathieu Brouillette, le référendum était l’étape logique après tous les changements politiques survenus au cours des années précédentes; «la finalité de la Révolution tranquille aurait dû être le référendum». C’est toutefois un échec. L’idée d’un Québec souverain est rejetée à près de 60%. Le mouvement indépendantiste, qui avait connu jusqu’alors un essor sans précédent et un appui grandissant, voit sa mouvance ralentir de façon considérable. Pour le professeur émérite en science politique Louis Balthazar, «l’idée d’indépendance s’étiole après le référendum de 1980 et le Québec recule quant à son statut dans l’ensemble du Canada.»

De 1980 à aujourd’hui

Le mouvement indépendantiste se retrouve alors dans une impasse politique. Dans les années qui suivent 1980, l’idée souverainiste connaît un certain flottement; elle se cherche et se réorganise au gré des soubresauts des scènes politiques provinciale et fédérale. Quelques mois après le référendum, Pierre Elliott Trudeau, premier ministre du Canada en poste à l’époque, lance une révision de la constitution canadienne. En 1982, la nouvelle constitution canadienne est entérinée par l’ensemble des provinces à l’exception du Québec. Vers 1985, le débat sur la constitution est relancé alors que le Québec souhaite s’inscrire comme société distincte à l’intérieur de la constitution canadienne. On souhaite aussi, par le fait même, modifier la loi constitutionnelle signée en 1982 pour faire en sorte que les provinces obtiennent davantage de pouvoir par rapport au gouvernement fédéral. Ces propositions, regroupées sous le nom d’«Accord du Lac Meech» avorteront cependant en 1987, Pierre Elliott Trudeau leur étant nettement défavorables et les provinces du Manitoba et de Terre-Neuve ayant refusé de signer l’accord. «Au départ, c’était une très bonne idée… C’est dommage que ça ait échoué», commente l’historien et professeur Dominique Laperle.

Entre temps, au Québec, le PQ amorce un virage dans son agenda politique; «en 1984, le Parti Québécois prend le beau risque du fédéralisme, explique Denis Monière. Le parti troque le projet d’indépendance contre celui d’affirmation nationale, ce qui entraîne plusieurs démissions importantes.» Après ce bref creux idéologique, Jacques Parizeau reprend les rennes du Parti québécois, en 1987, et lui redonne sa vocation indépendantiste. C’est également l’année de l’échec de l’Accord du Lac Meech, qui aura, aux yeux de Louis Balthazar, un «impact capital sur l’évolution de la question indépendantiste au Québec. C’est vraiment cet échec qui a ravivé la ferveur». Alors que l’on se trouve dans un «no man’s land» idéologique après le référendum de 1980, l’échec de Meech va «provoquer la dernière grande flambée de nationalisme que le Québec ait connu, parce que sans Meech, il n’y aurait pas eu le référendum de 1995», soutient Dominique Laperle. Se nourrissant de l’appui grandissant au mouvement souverainiste post-Meech, le Parti québécois, sous Jacques Parizeau, lance, en 1995, un référendum sur la souveraineté du Québec qui essuiera une défaite de 49% d’appui au OUI contre 51% d’appui au NON. Dur coup pour le mouvement indépendantiste, qui se remet difficilement, encore aujourd’hui, de cet échec.

«À l’heure actuelle, comme c’est le cas depuis une cinquantaine d’années, l’idéologie se présente sous deux formes différentes. Celle, toute simple et toute pure, du droit d’un peuple distinct, à se gouverner lui-même. Puis celle des « fédéralistes fatigués » pour reprendre l’expression de feu Léon Dion, c’est-à-dire celle des gens qui ne croient plus au système canadien, qui prennent conscience que les autres Canadiens n’ont aucun égard envers un Québec francophone distinct. Cette division est visible plus que jamais. Le PQ de Pauline Marois sait fort bien que la souveraineté n’adviendra pas sans un fort mouvement de rejet mutuel entre le Québec et les autres provinces canadiennes. Ceux qui quittent le PQ et ruent dans le brancard sont les héritiers de Pierre Bourgault, du RIN et de Jacques Parizeau. Ce sont ceux qui croient à l’indépendance comme à un idéal, à une religion. Pour René Lévesque, Lucien Bouchard, les artisans des deux référendums, et, on peut dire, Pauline Marois, l’indépendance est avant tout une solution», analyse finalement Louis Balthazar. Une chose est sûre; le mouvement indépendantiste au Québec a toujours sa raison d’être, tous s’entendent sur ce point. Avec un appui quasi constant de 40% dans l’opinion publique depuis les dernières années, la souveraineté est un projet qui persiste, idéologiquement parlant. Pour Denis Monière, «la souveraineté est toujours un projet nécessaire pour ceux qui veulent assurer la persistance d’un peuple québécois». Pour sa part, Mathieu Brouillette affirme que «l’idée de liberté, parce que c’est essentiellement ça l’indépendance, ne meurt jamais». Quant à lui, Louis Balthazar soutient que «dans la mesure où les Canadiens des autres provinces se détachent de plus en plus du Québec, dans la mesure où l’espoir d’une véritable réforme constitutionnelle est presque nul, il y a de quoi alimenter l’idée de la souveraineté comme solution au mauvais fonctionnement de la fédération canadienne». Dominique Laperle explique que «tant et aussi longtemps que pour des gens un système politique n’est pas satisfaisant, il y aura toujours la recherche d’une solution autre».

Image: Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Une Réponse à (2) Il était une fois des hommes avides de liberté

  1. Armelle SILVESTRE dit:

    Bravo pour cet article très clair et synthétique.

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